« La terre
un lieu de gloire pour Dieu »

Chapitre général - Capitulo General - General Chapter

Le Chapitre général des Religieuses de l’Assomption, juillet 2006

Intervention du Père Olegario González de Cardedal

Rubrique : Jour après jour, Le reportage — Sophie, 12:37 pm

Le Père Olegario González de Cardedal est intervenu auprès des capitulantes sur le thème de l’espérance. Voici quelques échos de son apport…

Le mot espérance : Le Père Olegario a introduit son propos en indiquant que les mots ne sont pas arbitraire et ne naissent pas par hasard. Ils naissent d’une réalité qui les fait surgir et ils répondent à des déterminations de l’existence humaine. Là où il y a une réalité, il y a un mot ; et il n’y pas de mot sans réalité qui s’exprime à travers lui. Alors rendons grâce que le mot “espérance” existe !
Il y a trois dimensions temporelles en l’homme et qui le structurent : la dimension qui se réfère au passé – la mémoire -, celle qui l’unit au présent et s’affirme dans l’amour et celle qui l’ouvre au futur anticipé dans l’espérance. La santé psychique et personnelle d’une personne demande que ces trois dimensions soient cultivées de manière équilibrée. Mémoire, amour et espérance sont les trois dimensions de l’existence humaine, sur lesquelles se fonde la vie théologale.

Le fondement de l’espérance : expirer et respirer c’est vivre. Espérer aussi est nécessaire pour vivre. L’espérance est à la fois une passion animale, une habitude humaine et une vertu théologale. Il y a quelque chose enracinée dans l’être vivant qui l’incline à la vie, au maintien de son être. Le fondement dernier de l’espérance est par conséquent la vérité indéniable de la vie, le caractère sacré de la personne, l’aspiration au sens de l’homme. Là où l’homme cesse d’espérer, il perd la possibilité de vivre d’une manière humaine, voire même simplementde vivre .
L’espérance chrétienne a trois fondements : nous espérons parce que nous sommes le fruit d’un amour et d’une liberté gratuite qui nous ont fait exister pour participer de sa plénitude ; Dieu s’est fait pour nous compagnon de vie, dans une logique d’alliance, dans l’Incarnation ; le garant de l’espérance c’est l’Esprit : c’est Lui qui soutient notre faiblesse.

L’espérance personnelle : étant des êtres finis, mortels, et pécheurs, l’espérance est-elle possible ? L’espérance est-elle compatible avec la finitude ? L’espérance de l’homme est, en réalité, infiniment supérieure à son propre pouvoir. Peut-il alors espérer ? Est-ce Dieu qui espère en lui, qui l’espère ? Dieu espère toujours en l’homme, attend l’homme. Il est fidèle et c’est ce qui permet d’espérer. La catégorie d’espérance est corrélative de celle de la promesse.

L’espérance communautaire : à chaque groupe, Dieu confie un projet. C’est là un reflet de l’inépuisable espérance de Dieu en l’homme. Il nous faut en être glorieusement conscients. Il nous faut avoir conscience d’appartenir à l’Eglise et d’avoir un projet particulier à réaliser dans l’Eglise.

Les tentations de l’espérance : l’espérance vit de la promesse, de la fidélité de l’autre. Donc nous sommes dépendants. La tentation alors est de se dissocier de cette dépendance, de vouloir avoir la maîtrise de tout, de ne pas vivre la promesse. Notre culture a tendance à donner la primauté à ce que nous pourrions appeler la logique du politique plutôt que la logique du prophète. L’attitude du politique est d’avoir un programme à accomplir en quelques années, avec l’obligation d’obtenir des résultats immédiats qui lui permettront de gagner les prochaines élections et donc de garder le pouvoir ! La logique du prophète est autre : le prophète répond devant Dieu de son action. Il agit en accord avec les impératifs que Dieu lui a ordonnés. Notre situation dans ce monde est dialectique : en un sens nos institutions et nos actions publiques doivent se soumettre à des exigences de rigueur, de méthode, comme pour toute institution et action publique. Néanmoins, l’espérance, les valeurs et les idéaux que nous voulons transmettre, la présence de Dieu inhérente à notre manière d’être et d’agir, le témoignage du Dieu vivant qui accompagnent nos paroles, tout cela a une autre logique et s’appuie sur d’autres moyens.

Sources de l’espérance : Comment l’alimenter l’espérance ? Avec quelles sources ?

  • Chaque jour, la nourriture de la Parole de Dieu.
  • La prière qui est le langage de la foi et de l’espérance, de l’amour et de l’abandon de l’homme à Dieu.
  • Les grandes figures de l’Eglise, qui sont des témoins, des amis qui allument une flamme en nos coeurs.
  • Le partage avec ceux qui nous sont proches et peuvent accueillir nos réussites et nos échecs, nos angoisses et nos joies… et nous aider à lutter contre les tentations qui font obstacle à l’espérance.

La réalisation historique de l’espérance : jusqu’à la moitié du 19ème siècle, on a vécu dans un monde ordonné, immobile, fixe. Puis tout cela a changé : on a pris conscience de vivre dans un monde de changements, en évolution… Darwin avec sa théorie de l’évolutionnisme a offert une compréhension nouvelle de la réalité et de l’action créative de Dieu elle-même.
Dans ce même siècle, un autre Anglais, Newman, effectuait une lecture de la réalité comme du christianisme en intégrant l’idée de développement interne, et en montrant comment tout ce qui est vivant, contrairement aux pierres et aux objets mécaniques, croît et se développe. De même la foi chrétienne a eu son propre développement. Newman a élaboré les critères qui permettent de distinguer les processus légitimes de croissance de ceux qui sont corrupteurs et dénaturent l’origine. Il a élaboré sept critères par rapport au christianisme, qui sont aussi valables pour vérifier les mutations destructrices et les croissances authentiques dans les institutions d’Eglise et les congrégations. Ces critères sont : l) Conservation du type originaire. 2) Continuité de principes. 3) Pouvoir d’assimilation. 4) Continuité logique. 5) Anticipation de son futur. 6) Action conservatrice sur son passé. 7) Vigueur éternelle.
Quant à Congar, il a donné quatre conditions d’une véritable réforme : 1) Primauté de la charité et de la pastorale. 2) Permanence de la communion entre tous. 3) Patience et respect des lenteurs. 4) Une rénovation vraie s’opère par le retour à la tradition d’origine, non par l’introduction d’une “nouveauté” par adaptation mécanique.
Nietzsche avait dit que tout est possible. Il n’y a plus de paradis perdu ! Plus de ciel ! Tout est devant nous! Les grandes idéologies ont voulu rendre possible toutes les conquêtes. Ce qui était primordial : la religion et la culture qui en découle a été considéré comme le reste d’un passé révolu. Mais la postmodernité et la chute des idéologies ont porté avec elles une sorte de désillusion, de désenchantement, de perte de l’espérance. Alors sommes-nous capables de générer de l’espérance dans notre moment historique ? Qui espère est libre devant l’immédiat et se sanctifie lui-même…

L’espérance après un chapitre général ? Un chapitre général est l’ouverture d’une espérance : espérance que se résolvent des problèmes ; que soient assurées des tâches laissées de côté jusque là ; qu’apparaissent de nouvelles sources d’énergie spirituelle. Un tel événement est l’expression d’une grande espérance et doit être vécu comme réponse et accueil de la promesse du Christ : “Je suis avec vous jusqu’à la fin des temps”. La force de celui qui nous envoie est supérieure à notre faiblesse. “Tu m’envoies Seigneur, me voici”, voilà ce qu’il nous faut répondre.
Il faut vivre un tel événement et recevoir les décisions du chapitre à la fois avec une immense espérance et avec réalisme. En premier lieu, il faut éviter de penser que ce qui est écrit sur la papier est en même temps inscrit dans les coeurs, qu’une réforme décidée est déjà une réforme réalisée et il faut compter sur le fait que ce qui est décidé par quelques unes n’est pas encore partagé par toutes. Ce que Sainte Thérèse appelle une “détermination déterminée” est nécessaire pour mettre en pratique ce qui a été décidé, pour ne pas se décourager devant certaines déficiences, pour réaliser ce que nous pouvons faire, même si cela nous semble peu. D’autre part, tous les membres d’un chapitre n’auront pas vu leurs désirs satisfaits, ou n’auront pas vu être élues les personnes espérées, ou ne penseront pas que les programmes sont formulés avec assez de clarté. C’est pourquoi, c’est le moment de s’oublier soi-même, d’agir avec magnanimité, de se confier au Seigneur et à sa grâce. Et par dessus tout ne pas succomber aux dangers majeurs : la tristesse et le ressentiment !
Quelles sont les conditions pour vivre ainsi ?
1. La volonté joyeuse et lucide de vivre le radicalisme évangélique.
2. La communion ecclésiale avec le ministère apostolique, à commencer par l’évêque de Rome.
3. L’intensité de la célébration liturgique et la prière.
4. La formation permanente culturelle et théologique.
5. L’attention fidèle et réaliste à la vie communautaire pour qu’elle soit réellement solidarité dans les rêves et les tâches partagées.
6. Le courage de déterminer en toute exactitude le charisme propre et se concentrer sur lui.
7. Le choix de moyens concrets nécessaires pour se détacher de tout ce qui divertit, disperse…
8. Une profonde solidarité avec le monde au milieu duquel nous vivons.
9. L’abandon confiant en Dieu jusqu’à renoncer à nous-mêmes, pour qu’Il nous aide à discerner où sont les exigences incontournables d’une “fidélité créatrice” et ou commencent les impératifs d’une “rupture instauratrice”.
10. Aujourd’hui nous vivons dans un contexte social qui n’est plus déterminé par la culture et la traditions chrétiennes, sinon dans un contexte publiquement athée, mais qui découvre néanmoins les valeurs explicitement chrétiennes, le Christ, sa personne, son message, son Eglise. Pour cela il faut à la fois savoir accepter les autres avec confiance et se montrer des chrétiens convaincus, capables de ruptures nécessaires pour une suite du Christ authentique.
La joie et le réalisme sont comme les axes de l’espérance. L’espérance cultivée, soutenue et formulée au travers de programmes pour le futur, durant ces jours, est à la fois un arbre touffu de propositions et orientations pour toute la congrégation et une semence fragile que chaque soeur devra arroser chaque jour, faire venir à la lumière et regarder avec amour. Ainsi elle ne se sentira pas seule sur son lieu de travail.

Pour que perdure cette espérance, il est nécessaire de se souvenir de quelques principes :

  • Un principe général de la vie humaine est que seul celui qui tente l’impossible atteint le réel.
  • “La totalité se réalise dans le fragmentaire”.
  • Celui qui attend le plus de nos oeuvres est Dieu.

L’espérance a été la parente pauvre parmi les vertus théologales, parce que l’attention s’est concentrée ces vingt derniers siècles du christianisme sur les faits et les paroles des prophètes, sur l’oeuvre et la personne du Christ comme révélatrices des desseins de Dieu auxquels il fallait accorder sa foi. Le regard s’est concentré aussi sur l’amour, car c’est ainsi que Dieu est défini dans le Nouveau Testament. En revanche, l’espérance est restée comme une simple accompagnatrice des deux autres vertus théologales. Notre siècle, avec ses immenses possibilités scientifiques et techniques, économiques et sociales, manque d’espérance, d’une espérance capable d’engendrer la joie, le rêve et le sacrifice, la générosité et le don de sa vie. Les chrétiens ont la tâche de maintenir l’espérance dans ce monde : “Car la volonté du Père est qu’en tout homme nous reconnaissions le Christ notre frère et que nous nous aimions chacun pour de bon, en action et en parole, rendant ainsi témoignage à la vérité. Elle est aussi que nous partagions avec les autres le mystère d’amour du Père céleste. C’est de cette manière que les hommes répandus sur toute la terre seront provoqués à une ferme espérance, don de l’Esprit, afin d’être finalement admis dans la paix et le bonheur suprêmes, dans la patrie qui resplendit de la gloire du Seigneur” (Gaudium et Spes 93).
L’attitude fondamentale de l’Eglise d’aujourd’hui est justement d’avoir une parole d’espérance, d’oeuvrer avec espérance, de vivre avec espérance et d’engendrer l’espérance. L’espérance chrétienne n’a rien à voir avec une forme d’ingénuité, avec la méconnaissance des négations et tragédies humaines, avec la simple inclination psychologique de l’optimisme ou avec la valorisation positive de l’une ou l’autre situation historique. L’espérance chrétienne s’en remet à la promesse fidèle de Dieu et à sa présence permanente, Lui qui veut faire de nous des signes de son amour créateur et de sa paternité amoureuse.
Le chapitre a été une profession d’espérance en la promesse de Dieu. Il a été aussi un renouvellement de la volonté communautaire de continuer en maintenant ferme l’espérance, par l’éducation…. Il a finalement été une volonté de réforme et d’adaptation. C’est maintenant le temps de l’espérance absolue, c’est-à-dire le temps de se mettre devant Dieu pour attendre le miracle d’un nouveau commencement, d’un renouvellement en profondeur, d’une génération nouvelle, capable de s’oublier elle-même pour être un instrument fidèle dans les mains de Dieu. C’est le temps de convoquer de nouvelles générations pour qu’elles découvrent le trésor et la perle de l’Evangile, pour qu’elles expérimentent qu’il n’y a pas de joie plus grande que donner sa vie par amour de Jésus-Christ et de ses frères. Tout cela est un miracle mais les miracles existent ! L’Eglise en vit !

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